Frédéric Motte, un Chti patron des patrons?

Frédéric Motte, un Chti patron des patrons?

Publié le 05/04/2018
Gauthier Kerros


Le 3 juillet prochain, Pierre Gattaz, l’actuel président du MEDEF, passera la main à son successeur. Dans un contexte où l’organisation patronale est en plein doute sur son rôle et son  avenir, le président du MEDEF des Hauts-de-France, Frédéric Motte, a décidé de se présenter. Nous l’avons rencontré.

Engagé, Frédéric Motte l’est incontestablement, et depuis longtemps. Parallèlement à la création de Cèdres Industries, son entreprise, il devient maire de Beaucamps-Ligny de 1995 à 2014, puis vice-président de Lille Métropole Communauté Urbaine de 2001 à 2008, président du CESER Nord Pas-de-Calais de 2007 à 2013, année où il prend la présidence du MEDEF de Lille et du Nord-Pas-de-Calais, devenu Hauts-de-France en 2016. En décembre 2015, il est nommé vice-président délégué du MEDEF en charge du pôle branches, mandats et des territoires. Aujourd’hui, il souhaite succéder à Pierre Gattaz et devenir patron des patrons. Entretien. 

Réforme après réforme, le Gouvernement Philippe semble marginaliser les organisations syndicales et patronales. Croyez-vous encore au paritarisme à la française ?

Oui, je l’affirme ouvertement, je crois plus que jamais au paritarisme et à ce qu’on appelle les corps intermédiaires. Mais il faut être réaliste, nous devons le réinventer. Le paritarisme a une image un peu ringarde, souvent faite d’incompréhension, c’est incontestable. 

Pourtant, ce paritarisme demeure essentiel. Dans un monde toujours plus complexe, où les enjeux et les opportunités sont parfois difficiles à appréhender, avoir des corps intermédiaires, courroi de transmission entre le terrain et le national, le national et le local, me semble opportun.

Il faut déterminer là où il a encore une utilité et où il a tout son sens. Quand il s’agit de gérer l’argent de nos salariés pour nos salariés, nous avons toute légitimité à être autour de la table. C’est ce que nous faisons pour ce que l’on appelle encore le «1% logement» ou la gestion des retraites complémentaires par exemple. 

Il y a aussi des institutions qui étaient initialement du ressort du paritarisme mais dans lesquelles, petit à petit, l’Etat est devenu un acteur prédominant. Dans ces cas, j’estime que les représentants des entrepreneurs n’ont plus leur place dans leur gouvernance. Nous devenons au mieux des faire-valoir, au pire des complices. C’est le cas par exemple des caisses d’allocations familiales.

Le cas de l’Unédic, l’organisme qui organise les politiques liées à la perte d’emplois des salariés, est intéressant. Elle est gérée par les organisations patronales et salariales. L’intervention de l’Etat qui a cautionné la dette a déresponsabilisé les acteurs paritaires. Un ménage à trois, ce n’est jamais bon.

Nous devons revenir à l’essence même du paritarisme, à une gestion entre acteurs de l’entreprise : les représentants des entrepreneurs et des collaborateurs.

Durant le mandat de François Hollande, le MEDEF était « en mode commando ». Avec l’élection d’Emmanuel Macron, un président « business friendly », à quoi sert encore le MEDEF ?

Nous avions des acteurs politiques qui n’ont pas compris que l’entreprise, c’est la création d’emplois et de richesses, c’est elle qui permet ensuite la solidarité. Le MEDEF a contribué à mettre le thème de la compétitivité des entreprises au cœur du débat politique. Aujourd’hui, nous avons un président « business friendly » en effet, mais nous sommes en démocratie. Il devra remettre en jeu son mandat dans moins de cinq ans et on ne sait pas de quoi sera fait demain. Le MEDEF doit rester cet acteur de promotion de l’entreprise.

Le MEDEF est plus que jamais d’actualité. Comme toute entreprise, il doit se réinventer, sinon il disparaitra. Au niveau national, dans son lien avec l’exécutif, le MEDEF doit redevenir un acteur du débat d’idées pour être encore plus force de propositions et boîte à idées.

Le MEDEF va devoir également améliorer le service à ses adhérents. La notion de solidarité patronale a évolué. Les chefs d’entreprises en veulent « pour leur cotisation ». Nous avons des adhérents qui attendent plus de nous.

Dans l’ensemble de mes rencontres au quotidien, j’entends les entrepreneurs qui souhaitent un MEDEF qui les animent, qui les représentent, qui les aident à se développer. Voilà le MEDEF que je souhaite. C’est d’ailleurs ce rôle que localement, les administrateurs ont confié à leur Medef territorial de Lille.

Je le vois ici où nous accueillons de nouveaux adhérents toutes les semaines. Je le vois dans les MEDEF qui bougent. Je le vois aussi dans la typologie des chefs d’entreprise qui nous rejoignent. Face à la recherche de sens, à toutes les mutations dans les modes de production, de distribution, de commercialisation, le chef d’entreprise est bien souvent tout seul. Il a donc besoin de trouver des lieux  où l’on puisse lui proposer un véritable réseau, rencontrer de nouveaux partenaires pour faire du business, mais aussi des personnes  qui peuvent l’accompagner. Le MEDEF doit plus devenir un syndicat de services. Il y a une vraie attente des chefs d’entreprise.

Laurent Berger l’a dit pour la CFDT et c’est la même chose pour le MEDEF. Si nous ne revisitons pas notre métier, notre mission, notre utilité, par conséquent notre organisation et notre gouvernance, je pense que le MEDEF va mourir. Nous avons aujourd’hui une véritable opportunité, et c’est cela qui me motive. 

Pourquoi vous présentez-vous à la présidence du MEDEF ? Qu’allez-vous faire dans cette galère ?

Très clairement par passion et par engagement. Passion de l’entreprise avant tout, c’est un secret pour personne. J’ai créé la mienne avec un associé en partant de zéro. J’ai hypothéqué ma maison… Après en avoir repris une vingtaine, Cèdres Industries est aujourd’hui présent sur plusieurs territoires avec des centaines de collaborateurs, dans des métiers en mutation. 
L’entreprise, l’entrepreneuriat, j’y crois fortement. Je m’implique beaucoup pour aller intervenir dans les écoles, pour soutenir Entreprendre pour Apprendre par exemple. Pas forcément pour que les jeunes soient chefs d’entreprise demain, mais pour qu’ils soient patrons de leur vie. 

Mais j’ai aussi la passion des territoires chevillée au corps. Cela a été mon engagement en tant que maire, en tant que président du Conseil économique, social et environnemental régional (CESER). Je suis convaincu qu’entreprises et territoires sont indissociables. Une entreprise ne se développera pas s’il n’y a pas autour d’elle un écosystème attractif. J’ai cette double expérience et je suis convaincu de sa nécessité pour prétendre à la présidence du MEDEF.

Pourquoi les grands électeurs devraient vous choisir le 3 juillet prochain ?

J’ai une légitimité d’entrepreneur-créateur, J’ai une connaissance du monde politique, je connais bien également le MEDEF de l’intérieur, que ce soit dans les territoires, au niveau régional, au niveau national également, puisque je suis un des vice-présidents délégués depuis deux ans. 

Si l’on veut un MEDEF d’engagement et que l’on veut rassembler toute la communauté entrepreneuriale, il faut que les adhérents puissent s’identifier à leur président. Je n’ai rien contre les autres candidats qui sont tous des entrepreneurs brillants, mais je pense être le plus à même de représenter les dirigeants, de les rassembler, de transformer notre organisation et de pousser à l’engagement. Depuis fin novembre je me suis lancé dans ce marathon fou mais passionnant. J’ai envie de gagner et je me bats pour gagner.

Comment définissez-vous votre candidature : celle de l’industrie ? des territoires ? des PME ?

Mon slogan est : « Ensemble transformons le MEDEF ». Je veux être le candidat du rassemblement. Je ne veux donc surtout pas être le candidat de l’industrie contre les services, des territoires contre les branches ou de la province contre Paris. Je ne veux surtout pas être le candidat des PME contre les grandes entreprises. Nos TPE et PME, nos territoires ont besoin des grandes entreprises. Je veux être le candidat du rassemblement pour la transformation et l’engagement.

Que proposez-vous ? Quel est votre programme ?

J’ai quatre postulats qui seront autant de têtes de chapitre. 

Le premier, c’est la mission de l’entreprise.  Je crois résolument en l’économie de marché et au capitalisme. Cela stimule la concurrence et l’innovation, cela est sain. Néanmoins, pour durer, il faut que l’on s’oriente vers des projets constructeurs de bien et de sens et promouvoir la responsabilité sociale et sociétale des dirigeants. Qu’on soit TPE, PME, grands groupes, il n’y a pas des bons et des mauvais, il y a ceux qui vont dans la bonne direction. Cette notion sera d’autant plus importante que les défis de demain seront les ressources humaines. Si vous voulez attirer les talents, les retenir, les mobiliser, cette notion de sens est primordiale.

Le deuxième chapitre, nous l’avons déjà abordé, c’est la mission du paritarisme. Comme je le disais tout à l’heure, je crois en l’utilité des corps intermédiaires et au paritarisme, mais avec la nécessité de le réformer et de revenir à ses fondamentaux.

Le troisième chapitre sera la mission du MEDEF. Le MEDEF est une formidable machine. Nous sommes présents dans tous les territoires, nous avons la capacité à animer et à faire du réseau, à représenter et à défendre. Mais il faut que cette dynamique soit partout la même. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Nous devons aussi revisiter notre gouvernance, nos modes de fonctionnement, parce que les attentes de nos adhérents évoluent, parce que les attentes de nos gouvernants évoluent aussi.

Le quatrième, c’est relever les vrais défis des PME. Selon une étude du Lab BpiFrance, 87% des patrons de PME et ETI interrogés ne considéraient pas la transformation numérique comme une priorité. Il y a derrière cela l’enjeu crucial de la formation des entrepreneurs. Vous avez beau avoir le meilleur ingénieur, si le patron rechigne, on n’innovera pas. Il faut trouver le moyen d’aider nos PME à aller vers ces évolutions technologiques et numériques, à intégrer les innovations managériales, à exporter.

90% des adhérents du MEDEF sont des PME. Le MEDEF doit donc être à leur service pour les aider à relever les défis d’aujourd’hui et de demain.