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France et Islam, le rendez-vous manqué de la Grande Guerre

Publié le 02/09/2016
Gauthier Kerros


Notre vision de la relation entre la France et le monde arabo-musulman est largement déformée par le spectre de la guerre d’Algérie. Il ne faut pas oublier que la Première Guerre mondiale a été le point d’orgue quasi fusionnel entre les deux rives de la Méditerranée.

En août 1914, l’Afrique du Nord n’est pas un enjeu du premier conflit mondial. Tout a été verrouillé par les Puissances au bénéfice de la France. Mais Paris n’est pas aux commandes d’un ensemble totalement apaisé. Pendant ce conflit, révoltes et rébellions surgissent en permanence.

Mouvements limités et marginaux cependant, qui ne remettent en cause ni l’effort de guerre ni la stabilité politique de l’ensemble français. Il manque encore à ces mouvements l’articulation d’une pensée structurée et de chefs charismatiques qui surgiront plus tard. En d’autres termes, l’Afrique du Nord tient.

L’appel au Djihad du Sultan de Constantinople

Pourtant tout aurait pu basculer à l’automne 1914. Le 1er novembre 1914, l’Empire ottoman entre en guerre aux côtés des puissances centrales et le Sultan de Constantinople, Mahomet V, commandeur des Croyants, proclame le Djihad, la Guerre sainte contre les Infidèles, la France et la Grande-Bretagne. Cet appel, relayé le 23 novembre par une fatwa du Grand Mufti de Constantinople, inquiète Paris et Londres.

Les données stratégiques de la guerre sont bouleversées. On craint le soulèvement des populations musulmanes en Afrique du Nord, en Égypte et aux Indes… La Triple Entente décide immédiatement de mettre en place un blocus des côtes ottomanes, entrainant aussitôt la suspension du pèlerinage de la Mecque et fragilisant par là même l’autorité du Chérif Hussein, opposant à l’Empire ottoman.

La réouverture du pèlerinage de la Mecque

Les gouvernements français et britanniques s’inquiètent des conséquences de ces évènements. Lorsque le Chérif Hussein décide de mener la Grande révolte arabe en juin 1916, la France et la Grande-Bretagne y voient une opportunité pour conforter leur position impériale.

Une mission politique et militaire est mise sur pied pour envisager la réouverture du pèlerinage de La Mecque. Elle a pour avantage de décrédibiliser l’appel au Djihad du sultan de Constantinople et de faire des pèlerins transportés des relais favorables auprès de la population d’Afrique du Nord.

À l’hiver 1916-1917, un paquebot est affrété pour acheminer, aux frais de la République, plus de 700 pèlerins triés sur le volet et encadrés par des religieux favorables à la cause française. Tout est fait pour que le séjour au Hedjaz se fasse dans les meilleures conditions.

La réouverture du pèlerinage de la Mecque rencontre un certain succès médiatique. Si cette initiative a permis de désamorcer toute possibilité d’implosion religieuse en Afrique du Nord, elle n’aura pas ou peu de conséquences politiques.

La politique des « égards »

À une autre échelle et face au déploiement en métropole des Nord-Africains, militaires et travailleurs, l’institution militaire s’est préoccupée très tôt du respect des rites religieux de l’Islam dans ses rangs.

Le nombre de combattants concernés, blessés et morts au front, la concurrence germano-turque et surtout la perspective du retour en Afrique du Nord ont justifié cette « politique des égards ».

L’ "indigènophilie" et la guerre précipitent la mise en place d’une politique « musulmane ». L’oratoire du jardin colonial, la kouba de Nogent-sur-Marne et la participation de la République au financement de l’institut musulman de la Mosquée de Paris sont autant de symboles de la gratitude des autorités françaises et d’une politique active vis-à-vis du monde arabe.

Il peut paraitre exagéré, voire même provocateur, aujourd’hui, de dire que les Français ont eu une passion pour le monde arabe. Mais il est historiquement vrai que les élites françaises qui vivaient dans le monde arabe, notamment celles qui étaient aux affaires, n’ont pas manqué de se soucier de l’Islam. Et ce message du lien entre les élites françaises et les administrateurs français présents dans le monde arabe et le monde musulman est assez oublié aujourd’hui.

En fait, c’est sans doute à Paris que se trouve le point faible de la relation entre le monde musulman et la France, car c’est là que se trouve le point de blocage. Dès 1920, dans sa « note du coup de barre », Lyautey fait la critique, prémonitoire, de la tutelle de Paris. Si l’on ne tisse pas un rapport étroit avec les populations arabes, on ira droit au divorce, écrivait-il. De fait, les tensions et les ruptures se matérialisent sitôt la guerre terminée, parachevant de faire de ce moment un rendez-vous manqué entre le monde arabo-musulman et l’Occident.