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Frenchvanitytribune

Thomas Werquin, Lille Horizon 2020

Publié le 26/10/2017
Gauthier Kerros


Depuis 2005, le think tank lillois Axe Culture alimente le débat public en menant des travaux qui, souvent, font l’effet d’un pavé dans la mare. Urbanisme, politiques culturelles, gouvernance… autant de thèmes qui tiennent à cœur à Thomas Werquin, son président fondateur. De quoi construire un programme en vue des prochaines élections municipales.

Urbaniste et titulaire d’un doctorat en économie de l’Université de Lille, Thomas Werquin préside aux réflexions du think tank Axe Culture depuis sa fondation en 2005. S’il porte un regard aiguisé sur les choix de la Métropole européenne de Lille, il en appelle à l’intelligence collective pour alimenter le débat lors des prochaines élections municipales. Entretien.

Lille est située au cœur de l’Europe, entre Paris, Londres et Bruxelles. Mais diriez-vous que la capitale des Flandres est attractive pour autant ?

Lille est bien au carrefour de l’Europe. Depuis les années 1980, la métropole lilloise connaît une mutation remarquable qui a vu naître de nombreux projets urbains, économiques et culturels. Cette mutation s’est largement appuyée sur une attractivité retrouvée depuis la création de la ligne à grande vitesse qui situe Lille au centre d’un triangle Paris / Bruxelles / Londres. 

Pourtant, malgré cette dynamique de projets incontestable, Lille, sa métropole et sa région restent à la traine sur plusieurs indicateurs fondamentaux : son solde migratoire demeure négatif, signe d’un territoire qui n’est pas si attractif, et son taux de chômage reste très élevé, en particulier sur la ville de Lille elle-même.

Le potentiel est là, c’est indéniable, mais encore faut-il l’exploiter. Avec cette situation géographique incomparable, on ne devrait pas être dans la situation économique dans laquelle nous sommes aujourd’hui. Il faut bien sûr prendre en compte le cataclysme industriel qui a touché le territoire. Mais nous ne sommes pas les seuls, loin de là, à avoir connu pareils bouleversements.

Aujourd’hui, il y a évidemment un potentiel, mais il ne se concrétise pas assez dans les faits. Les raisons ? Nos élus et une gouvernance défaillante, trop complexe et inefficace. 

C’est pour cela que vous avez créé l’association Axe Culture en 2005 ? 

Tout à fait. L’objectif d’Axe Culture est d’alimenter le débat public et d’intervenir sur des sujets qui nous semblent importants et qui sont trop peu ou mal abordés par les institutions publiques et les élus.

Prenons l’exemple du Grand boulevard. Il relie Lille à Roubaix et Tourcoing. C’est le cœur de l’agglomération. C’est même l’acte fondateur de la métropole lilloise au début du XXème siècle. Il est pourtant dans un état d’abandon total, transformé en autoroute urbaine. Notre constat est qu’il n’y a pas de débat sur ce sujet. Nous avons donc décidé de provoquer ce débat en organisant un concours d’idées, en demandant à de jeunes architectes et urbanistes de nous proposer des projets de boulevard digne du XXIème siècle.

Pour faire de bonnes politiques, il faut se baser sur de bons diagnostics. Il ne faut pas faire la politique de l’autruche et seulement suivre le sens du vent.

Quelles sont les valeurs qui guident vos réflexions ?

C’est avant tout la tolérance, le respect de l’autre dans toutes ses dimensions, sociales, humaines, culturelles mais aussi dans ses opinions. Quand il y a quelqu’un qui vient nous voir, on ne lui demande pas ce qu’il pense, on lui demande quelles sont ses idées et surtout ses arguments. Ce sont les arguments qui comptent, c’est sa capacité à apporter une contribution à une réflexion. Ce qui est important c’est la capacité de chacun à accepter, à être à l’écoute. Surtout, on considère que chaque habitant est un expert de son territoire. 

Dans cette idée, la démocratie participative a eu tendance à tirer les gens au sort. Pour moi, c’est une bêtise. A Axe Culture, on considère que la jeune maman ou le jeune papa qui se promène dans la rue avec sa poussette est un expert de l’espace public. Un commerçant, c’est un expert du commerce, il sait d’où viennent ses clients. Donc faire un plan de circulation sans eux et leurs clients, c’est une aberration totale. Et on pourrait prendre plein d’autres exemples. 

Quels sont vos sujets de prédilection ? 

La culture est notre premier sujet de prédilection. Nous sommes plusieurs au sein d’Axe culture à être intéressés par cette thématique. Moi-même j’ai beaucoup travaillé sur l’impact des politiques culturelles, notamment à l’époque de Lille 2004. J’en ai eu assez de ces réflexions creuses qui portaient toujours sur « comment faire venir les classes populaires au théâtre ? » On s’est dit qu’il fallait orienter les politiques publiques autrement. 

Le véritable enjeu c’est notre diversité culturelle, vécue comme un problème par beaucoup d’habitants. Nous, nous sommes convaincus qu’elle est une richesse, à condition d’en prendre conscience, de la valoriser plutôt que de l’ignorer. En partant de ce terreau culturel, on peut faire émerger plein de chose, de l’artisanat, des histoires, de la poésie, des chants… Et permettre aussi à des gens de retrouver une certaine fierté. C’est très important de se dire « je suis Français et mes racines sont riches ». Cela permettrait aussi aux individus de mieux vivre ensemble. Mieux se connaitre, c’est mieux s’accepter. Quand on voit chez l’autre ou soi-même une richesse, on s’accepte mieux et on accepte mieux l’autre.

Notre deuxième dada, c’est l’espace public. Quand ils ne sont pas à la hauteur, cela nuit à l’attractivité de la métropole. On a identifié dans « 100 projets pour Lille » quantité d’endroits à embellir. L’avenue du Peuple belge est un bon exemple. 

Troisième axe, la gouvernance. Le morcellement communal rend difficile toute cohérence dans l’aménagement du territoire et dans la gestion des espaces publics. Il est aussi source d’inefficacités en termes de sécurité, de rayonnement de la métropole, etc. Quelle que soit la manière, il est nécessaire que cette gouvernance change : fusion des communes ou maintien des communes avec transfert de compétences à la Métropole européenne de Lille, plusieurs alternatives sont possibles !

Quels sont vos moyens d’actions ? 

Il y a tout d’abord un livre : « Manifeste citoyen pour la région Nord Pas-de-Calais Picardie ». Le but est de porter la parole. Ce n’est pas la « bonne parole » mais c’est une parole qui doit nous permettre d’alimenter le débat.

Nous organisons aussi des concours d’idées. Après avoir choisi un territoire, on élabore un court diagnostic puis on fait appel à de jeunes professionnels, architectes, urbanistes et paysagistes, habitants le territoire ou pas, pour qu’ils nous donnent leur vision. 

Nous réalisons également des études qui visent à titiller le discours des élus. On entend quelque chose, on le vérifie. On donne des avis sur des projets urbains. On l’a fait par exemple sur le projet de nouveau siège de la MEL et le projet urbain du quartier du Ballon. Nous avons également donné un avis sur la tour qui devait être créée rue de la Bassée du côté de Vauban.

Sur d’autres sujets, nous sommes encore plus ambitieux. Nous voulons faire de la pédagogie et expliquer pourquoi aujourd’hui notre fonctionnement territorial, administratif est inefficace. 

Avec « Lille Horizon 2020 », vous allez encore plus loin. Pourquoi cette initiative qui se situe explicitement sur le champ politique ?

2020, c’est évidemment la prochaine échéance électorale. Nous nous sommes dit qu’il serait bon de construire un projet de territoire avec les habitants qui le souhaitent. Un programme qui soit l’expression des attentes des citoyens et de ce qu’ils souhaitent en matière d’espaces publics, de développement économique, de concertation pour élaborer les projets urbains… Lille Horizon 20020 doit être le fil conducteur des réflexions des années à venir. 

L’association Axe Culture devient-elle un parti politique ?

Axe culture ne devient pas du tout un parti politique. Nous mettons clairement un pied supplémentaire en politique en nous intéressant aux politiques publiques, en présentant un programme aux prochaines élections. Mais cela ne signifie pas du tout que nous allons nous présenter. L’idée est que nos propositions soient reprises, que l’expression des citoyens se concrétise. 

Avant les élections municipales de 2014, nous avions publié un document important : « Succès et échecs de la métropole lilloise : des propositions pour aller plus loin ». Ce document visait à alimenter le débat public et à interpeler les candidats de tous bords au sujet de thématiques qui nous semblaient essentielles pour notre territoire. Pourtant, ces travaux très argumentés et riches en propositions ont été vains. Nous avons dû faire le constat que les candidats, qui avaient largement eu connaissance de ces travaux, ne les ont pas pris en compte. 

Il est donc apparu nécessaire de changer de méthode en ne se contentant plus seulement de jeter des bouteilles à la mer, mais en portant le débat sur le champ électoral.
Si aucun candidat ne fait de proposition sur une amélioration de la gouvernance et qu’on repart pour six années de disputes entre maires, nous en tirerons les conclusions le moment venu. Ce qui est sûr, c’est que nous ferons tout pour que nos idées soient présentes aux prochaines élections, quel que soit le candidat.

Comment peut-on contribuer à vos réflexions ?

Il suffit de nous contacter avec une idée, petite ou grande, pour notre territoire via notre site internet, www.axeculture.fr, ou notre page Facebook. Par exemple installer un banc dans telle rue, ajouter un arbre ici… Sur des sujets nécessitant plus de réflexion, nous allons mettre en place « les jeudis de Lille Horizon 2020 ». Régulièrement, nous inviterons les habitants qui le souhaitent à échanger entre eux, avec nous. Nous souhaitons vraiment qu’un groupe d’habitants venant de différents quartiers, de différentes sensibilités, se constitue, et que tous ensemble nous nous posions la question de comment notre territoire doit évoluer.