Frenchvanitytribune

Marie Lavandier, le Louvre autrement

Publié le 03/09/2018
Gauthier Kerros


Inauguré en décembre 2012, le musée du Louvre-Lens a accueilli plus de 2,8 millions de visiteurs, dont près de 20 % de touristes internationaux, originaires de 85 pays. En 2018, le musée du Louvre-Lens se réinvente et définit ses priorités pour les dix prochaines années. L’occasion de rencontrer Marie Lavandier, sa directrice.

Marie Lavandier a débuté sa carrière comme conservatrice du musée d'Art et d'histoire de Dreux (Eure-et-Loir) puis participé à la création du musée du Président Jacques Chirac à Sarran (Corrèze), dont elle a assumé la direction entre 2000 et 2006. Elle a ensuite été directrice adjointe du patrimoine et des collections au musée du Quai Branly à Paris (2006-2010), puis directrice du Centre de recherche et de restauration des musées de France (2010-2014) avant d'être directrice des musées de la ville de Nice.

Directrice du Louvre Lens depuis septembre 2016, Marie Lavandier participe au rayonnement du musée du Pas-de-Calais. Un engagement qui lui a valu de recevoir le Trophée des Femmes du Tourisme 2018 dans la catégorie « Culture ». Entretien.

Le musée du Louvre-Lens a fêté son cinquième anniversaire en décembre dernier. Quel bilan dressez-vous ?

En 2004, quand la ville de Lens a été choisie pour accueillir le futur musée, la nouvelle a beaucoup surpris, et même fait quelques sceptiques. Quatorze ans plus tard, le Louvre à Lens résonne pourtant comme une évidence.

En près de 6 ans, ce sont 4265 œuvres exposées, dont 2329 issues des collections du Louvre, plus de 15 000 activités de médiation proposées au public individuel, environ 400 événements à la Scène et au Centre de ressources. La richesse de cette offre culturelle a permis d’attirer plus de 2,8 millions de visiteurs. Aujourd’hui, avec environ 450 000 visiteurs par an, le Louvre-Lens est le 3e musée le plus fréquenté de France, en dehors de Paris. C’est exceptionnel pour une ville de 33 000 habitants !

Mais le plus remarquable à mes yeux, c’est que nous avons réussi à fidéliser un public local nombreux, significativement plus populaire et plus familial qu’ailleurs. Il va de pair avec notre choix de mettre la médiation humaine au cœur du projet. Nous avons développé des activités pour tous les publics, accessibles à tout moment ou presque, et pour certaines totalement gratuites. J’ai notamment souhaité enrichir l’offre en direction des familles, en accueillant les très jeunes enfants à partir de 9 mois et en favorisant les approches intergénérationnelles, avec les stages « L’art d’être grands-parents » ou les visites-jeu en famille par exemple.

Pour autant, les touristes ne sont pas absents : nous accueillons 35 % de public extrarégional, dont 9 % de Parisiens et 17 % de visiteurs internationaux, de 86 nationalités différentes. Cet aspect est également très important car les dépenses de ces seuls visiteurs extrarégionaux génèrent environ 20 millions de retombées économiques par an sur le territoire.

L’implantation au cœur du bassin minier, durement frappé économiquement et socialement, vous a-t-elle incitée à faire le musée autrement ?

Lorsque Lens a été choisie pour accueillir le musée, ce territoire montrait en effet tous les signes sanitaires, éducatifs et économiques d’une crise douloureuse et déjà longue, liée à l’arrêt de l’exploitation du charbon. La considération de cette situation a alors façonné le projet du Louvre-Lens dans son intégralité, de son architecture à sa programmation, de sa politique institutionnelle jusqu’à sa muséographie. La Galerie du temps en est une illustration : notre exposition semi-permanente, au décloisonnement révolutionnaire, à l’organisation limpide et intelligible, est un espace muséographique gratuit d’accès et symboliquement démocratique.

Plus globalement, le pari du Louvre-Lens est de montrer qu’un musée, au-delà de son rôle habituel de développement culturel, peut aussi endosser une responsabilité sociétale. Grâce à une démarche partenariale extrêmement forte, le Louvre-Lens a peu à peu trouvé sa place au cœur d’un territoire désormais en redéveloppement, dont il accompagne bien sûr le rayonnement culturel mais aussi le développement économique et social. À cet égard, nous menons de nombreuses actions, au musée mais aussi hors les murs, à destination des publics du champ social, de la santé, du handicap et de l’insertion. À chaque fois qu’un partenaire estime que le musée peut être utile au territoire et à ses habitants, nous co-construisons avec lui un projet original, à l’image des stages de préparation aux entretiens d’embauche que nous avons conçus pour les jeunes suivis par l’agence Pôle Emploi de Lens.

La gratuité de la Galerie du temps a sans nul doute démocratisé l’accès à la culture pour nombre d’habitants de l’agglomération lensoise. Cette gratuité va-t-elle perdurer ?

La gratuité de la Galerie du temps n’est pas inscrite dans le marbre et elle n’est pas le fait de ma décision. Elle est soumise chaque année au vote du Conseil d’Administration, au sein duquel siègent des représentants des collectivités territoriales qui participent au financement de l’établissement. Pour éclairer le dernier vote des administrateurs du musée, j’ai souhaité qu’une étude sur la question de la gratuité soit menée auprès du public. Et les résultats sont éloquents : un tiers des personnes interrogées ne seraient pas venues au musée si la Galerie du temps était payante.

Ces résultats sont à mettre en parallèle avec le profil de nos visiteurs : une étude du ministère de la Culture a mis en évidence la part importante et exemplaire au Louvre-Lens des visiteurs issus de la classe dite "populaire" : 18,1 % des visiteurs du Louvre-Lens sont des ouvriers et des employés, contre 11,9 % pour la moyenne nationale. La même étude a souligné la part importante de visiteurs à faible voire très faible capital de familiarité muséale : 56,3 %, soit 13 points au-dessus de la moyenne des musées. Ces chiffres tendent à démontrer que, même si la gratuité seule n’est pas suffisante en matière de démocratisation culturelle, elle en est un élément facilitateur. Pour ces raisons, le Conseil d’Administration a voté à l’unanimité la reconduction de la gratuité de la Galerie du temps pour l’année 2018.

Vous menez actuellement une importante réflexion sur les futures orientations du Louvre-Lens d’ici 2030. Comment construisez-vous ce projet ? Pouvez-vous déjà nous donner quelques pistes ?

Effectivement, nous avons démarré en début d’année un chantier très important : l’écriture du deuxième Projet Scientifique et Culturel du musée. Le premier PSC date de 2008, or, en 10 ans, la situation et les attentes autour du Louvre-Lens ont considérablement évolué. Afin de bien définir les axes de développement du Louvre-Lens pour les 10 prochaines années, j’ai souhaité que ce travail de réflexion se fasse de manière concertée et collaborative, avec tous les agents du musée, avec nos partenaires, notamment institutionnels, mais aussi et surtout avec nos voisins et visiteurs. Au mois de mars, pendant une semaine, ils ont été 1177 à s’exprimer, en prenant part à une grande concertation publique. Il est important pour moi que les besoins, les envies, les rêves de chacun soient entendus, pour inspirer et, si possible, intégrer le projet du Louvre-Lens de demain. Car visiteurs et habitants continuent d’être le cœur de ce « Louvre autrement », un musée que je souhaite plus que jamais ouvert à tous, innovant et participatif.

Vous consacrez jusqu’au 23 juillet une magnifique exposition à l’art fastueux de l’Iran Qajar. Que préparez-vous pour la rentrée de septembre ?

Dès le 26 septembre, nous présenterons une grande exposition intitulée « Amour ». Elle raconte aux visiteurs une histoire des relations amoureuses, depuis l’Antiquité jusqu’au 20e siècle, en croisant des œuvres d’époques et de civilisations différentes. Elle fait également revivre des couples d’amoureux célèbres, historiques, littéraires ou mythologiques, à l’image de Tristan et Iseut ou Roméo et Juliette. On y verra des chefs-d’œuvre de la statuaire antique, des objets précieux du Moyen Âge, des peintures de Memling, Fragonard, Delacroix, ou encore des sculptures de Canova, Rodin et Claudel.

Côté spectacle vivant, la saison démarrera avec le festival Muse & Piano, du 28 au 30 septembre. Pendant 3 jours, des interprètes de renommée internationale se produiront dans la Galerie du temps et à la Scène, dans des récitals inspirés des œuvres du musée. Parmi les artistes de cette 3e édition, nous avons la chance d’accueillir Marie-Catherine Girod, Bertrand Chamayou et Francesco Tristano.

Enfin, en octobre, le parc du musée verra l’installation d’une œuvre d’art contemporain de Françoise Pétrovitch, conçue pour et avec les habitants, dans le cadre d’un projet porté par ATD Quart Monde, le Louvre-Lens et la Fondation de France, à travers le dispositif des Nouveaux commanditaires. Je suis très attachée à ce que la création contemporaine trouve sa place au Louvre-Lens, que ce soit dans le parc, les galeries du musée ou à travers la programmation d’arts vivants à la Scène.