Pierre Coursières, il court, il court le Furet du Nord

Pierre Coursières, il court, il court le Furet du Nord

Publié le 15/01/2019
Gauthier Kerros


Fondé en 1936, le Furet du Nord est la librairie lilloise de référence. D’abord présente dans le Nord puis les Hauts-de-France, l’enseigne s’installe en région parisienne à partir de 2010. En pleine expansion, le Furet vient de racheter deux librairies en Belgique ainsi que les onze librairies Décitre, son alter ego lyonnais. Se réinventer tout en affirmant ses valeurs et son identité, telle est sans doute la recette du succès du Furet du Nord, dirigé par Pierre Coursières, son président directeur général.

La distribution, Pierre Coursières connait bien. Passé par Marks & Spencer et la Fnac, il lance « l’agitateur culturel » en Italie avant de rejoindre le Furet du Nord en 2003. La librairie lilloise est alors une filiale de Virgin Megastore, propriété du groupe Lagardère. Après le rachat de Virgin par le fonds Butler Capital en 2008, le Furet est cédé à des propriétaires « cht'is », en particulier le Crédit agricole Nord de France via les fonds Vauban Finance et Participex qu'il contrôle. Pierre Coursières a alors pour mission de développer le Furet du Nord. 

Depuis 2010, le nombre de « Furet » a doublé pour atteindre vingt magasins, dont quatre en Ile de France et deux en Belgique. Quelle est votre stratégie de développement ? Quelle est votre ambition ?

Notre stratégie de développement est celle d’un distributeur classique. En 2008, nous avons quitté le giron de Virgin. En reprenant notre autonomie, nous avons pu repartir en développement. C’est quelque chose que je voulais faire depuis longtemps.

Du point de vue de la croissance organique, nous nous sommes donné deux bassins prioritaires d’implantation : les Hauts-de-France et l’Ile-de-France. C’est pour cela que tout notre développement depuis 2010 s’est fait sur ces deux régions. La région parisienne est le plus beau marché en France aujourd’hui. Pour une marque régionale comme la nôtre qui est en train de devenir nationale, c’est le meilleur endroit pour clamer haut et fort qui nous sommes. C’est aussi bien sûr une densité très forte de population qui fait que nous avons plus intérêt à aller dans des centres commerciaux franciliens qu’au fin fond de l’Ardèche, même si j’aime beaucoup nos amis Ardéchois.

Depuis peu nous avons décidé de nous intéresser à des opérations de croissance externe. Nous allons reprendre des grosses librairies de grandes métropoles qui ont besoin de se rattacher à un groupe comme le nôtre. Nous avons fait une tentative à Montpellier en nous positionnant sur les librairies Sauramps. Même si l’opération a avorté, elle a montré au marché que nous étions à l’affût et prêts à examiner toutes les opportunités. Toutes seules, les grandes librairies de grandes métropoles ont de plus en plus de difficultés pour pérenniser un modèle qui était pertinent dans les années 1980… Aujourd’hui il y a un vrai marché, de vraies marques, un vrai public mais elles seraient plus efficaces si elles étaient rattachées à un groupe comme le nôtre.

Notre stratégie de développement est somme toute assez classique : croissance organique d’un côté et croissance externe de l’autre. Même si dans nos métiers ce n’est pas très courant, c’est ce que nous avons envie de faire.

On annonce la mort du livre depuis une dizaine d’année. Constatez-vous une baisse des ventes dans vos librairies ?

Effectivement, il y a dix ans, tout le monde se posait la question de l’avenir du livre et de sa possible transformation en fichiers informatique. Le marché a clairement répondu « non ». Le livre numérique va continuer à se développer parce qu’il a une vraie valeur d’usage, ce serait idiot de ne pas le reconnaitre. Mais il représente aujourd’hui bien moins de dix pourcents du marché. Cela n’a pas pris comme certains le pensaient, y compris dans les pays anglo-saxons.

Globalement le marché du livre est résilient. Il subit chaque année une légère érosion et perd un à deux pourcents selon les années. Mais si vous regardez un secteur comme l’habillement, c’est moins quatre à moins cinq pourcents tous les ans !

Dans cette stabilité globale il se passe beaucoup de choses. Il y a des lancements qui créent des pics de ventes. Vous avez la bande dessinée et le manga qui poussent, le policier qui augmente. Vous avez la littérature qui est étale voire en régression cette année, sûrement à cause d’un manque de blockbuster. Vous avez le livre universitaire qui décroche… Il y a aussi des phénomènes comme Harry Potter ou Millenium qui suscitent un énorme engouement et qui portent le marché sur plusieurs années. Le livre n’est pas un long fleuve tranquille, c’est pour cela que nous devons être acteur pour sentir les tendances et s’y adapter en permanence.

Des entreprises comme Orséry proposent une nouvelle façon de fabriquer et de commercialiser les livres : l’impression à la demande en librairie. Qu’en pensez-vous ?

J’en pense que du bien. Le problème c’est qu’ils n’ont pas le catalogue. C’est principalement aujourd’hui un outil d’autoédition. Nous réfléchissons de notre côté à l’autoédition, mais pas de cette façon-là. Nous sommes en train de travailler sur un projet d’autoédition premium, avec un accompagnement des autoéditants. L’outil est intéressant mais il ne se développe pas car il n’y a pas de carburant à mettre dans la Ferrari. C’est pourquoi nous avons regardé cela de loin.

Aujourd’hui, on trouve beaucoup plus que des livres au Furet du Nord. CD, vinyles, DVD, papeterie, loisirs créatifs, jouets… Finalement, le Furet du Nord est-il encore une librairie ?

Le Furet est d’abord et avant tout une librairie. Nous nous définissons comme libraires et créateurs de surprises. Nous ne voulons pas dépendre du seul marché du livre, il y a tout un tas de chose à raconter autour du livre. C’est ce que nous faisons depuis toujours avec la papeterie, puis la papeterie créative, puis la carterie, puis l’offre éditoriale complète avec le jeu vidéo, la vidéo et le disque. Bref, nous avons développer toute une offre autour du livre et de son accessoirisation.

Nous sommes d’abord et avant tout une librairie parce que le livre représente toujours plus de cinquante pourcents du chiffre d’affaires, cela ne bouge pas. Par contre, nous offrons à nos clients des destinations beaucoup plus ouvertes et plus enrichissantes dans nos magasins qu’une simple librairie.

Cela peut brouiller un petit peu la vision un peu simpliste que veulent avoir certains en nous mettant dans des cases. Nous faisons tout pour sortir des cases, mais nous sommes d’abord et avant tout des libraires, créateurs de surprises ensuite.

Un site e-commerce, des magasins plus nombreux, plus grands avec plus de produits. C’est la solution pour résister à Amazon ? Quelle est la clé du succès du Furet du Nord ?

Nous ne sommes pas là pour dénigrer Amazon. Amazon fait son travail comme il le veut et comme il le peut, et il le fait très bien, avec une excellence logistique que personne n’égalera, en tout cas pas nous.

Ceci dit, le livre expédié, le principal métier d’Amazon, fait moins de vingt pourcents du marché. On vit très bien à côté d’Amazon et Amazon ne nous empêche pas de dormir. La seule chose qui me gêne, c’est que j’aimerais bien qu’il paie un peu plus d’impôts et de taxes, ce qui nous permettrait d’être un peu plus à armes égales avec eux.

Amazon est là, nous ne sommes pas dans le déni. Le marché sur Internet se développe tranquillement, il répond à un vrai besoin. Nous partons du principe que si l’on offre une alternative qualitative à Amazon à un client du Furet, il restera chez nous. Nous travaillons encore là-dessus, nous ne sommes pas encore au niveau que je souhaiterais.

Expédier du livre comme il le fait aujourd’hui ne leur fait pas beaucoup gagner d’argent. Ils ont intérêt à se développer sur autre chose et clairement, aujourd’hui, le livre n’est plus la priorité d’Amazon. Je pense que les géants de l’alimentaire ont beaucoup plus à se méfier d’Amazon que nous. Chacun a pris sa place, à nous de démontrer à nos clients qu’ils peuvent aussi commander en ligne chez nous. C’est tout notre challenge des années à venir.

Nous devons notre succès à notre forte identité. Nous ne cherchons à ressembler à personne, nous voulons être nous-même. Nous avons des valeurs que nous partageons en interne et avec nos clients : l’optimisme, le partage, la passion, l’engagement, la curiosité. Ce sont des valeurs vécues au quotidien par l’ensemble des quatre cent cinquante collaborateurs de l’entreprise sur lesquelles nos clients nous reconnaissent et nous aiment. Le Furet est estimé et aimé de ses clients.

Que ce soit à Lille, mais aussi à Maubeuge ou Douai, vous êtes le témoin de la perte d’attractivité des centres-villes. Le Furet du Nord est-il lui aussi touché par cette érosion ? Qu’est ce qui explique selon vous le désamour des consommateurs ?

Le désamour des consommateurs pour les centres-villes est un désamour lié au fait qu’il y a très longtemps qu’un certain nombre de municipalités ne s’occupent plus de leur centre-ville. Elles estiment que le commerce se régénère automatiquement comme dans les années 1980. Cela fait bien longtemps que ce n’est plus le cas. Les centres des villes moyennes périclitent si les maires ne s’en occupent pas, avec les commerçants, surtout quand ils sont attaqués par des appareils commerciaux périphériques très lourds.

Le nouveau et jeune maire de Douai a pris les choses en main et il est en train de s’occuper du commerce dans sa ville et nous l’accompagnons dans son projet. Au contraire de Maubeuge, où l’ancien maire a laissé péricliter le commerce dans sa ville. Nous en sommes partis parce que nous ne nous y retrouvions plus sur un plan commercial et économique. Il y a des maires qui ont tout à fait compris l’enjeu, le maire de Dunkerque par exemple, le maire de Douai je viens de la citer et d’autres dans les Hauts-de-France et ailleurs.

Les petits commerçants installés en centre-ville payent quatre-vingt-quatre taxes ! C’est juste impossible de lutter dans une logique de concurrence exacerbée telle qu’aujourd’hui. Les centres-villes ont un avenir si chacun fait sa part du job, si on arrête de taxer lourdement les commerçants, que les maires s’occupent de leur tissu commercial, réfléchissent avec des professionnels sur place et trouvent des solutions dont une partie leur appartient. Il n’y a aucune automaticité pour que les commerces se régénère de lui-même dans les villes moyennes, ce n’est plus le cas.

A Lille, nous avons prouvé à la municipalité par A plus B que le plan de circulation mis en place en 2016 pénalise fortement les commerçants. Je suis toujours à la disposition de Monsieur Richir [adjoint en charge de la « qualité du cadre de vie » ndlr] pour réfléchir sur la question, encore faut-il qu’on accepte de nous écouter. Même dans une grande ville comme Lille, on peut accompagner la descente aux enfers du commerce en prenant de mauvaises décisions.

Le Furet du Nord est largement présent dans les centres commerciaux en périphérie des villes. Croyez-vous encore au commerce de centre-ville ? Pourquoi ?

Moi je ne rêve que de me réinstaller dans des centres-villes partout où on va. Simplement aujourd’hui, trouver mille mètres carrés sur un rez-de-chaussée dans des endroits passants, c’est juste mission impossible.

C’est pour cela que soit nous allons en périphérie pour accompagner le flux client, soit nous nous installons dans des centres commerciaux qui s’installent en centre-ville. C’est ce qui s’est passé à Beauvais par exemple, dans le centre commercial Jeu de Paume. Nous venons en centre-ville de Beauvais, animer la ville, faire notre métier de commerçant et de libraire.

C’est un rôle qui va au-delà de celui de commerçant. Nous avons une vraie responsabilité, celle d’amener la culture.